Kaiju Eiga
La Cinémathèque du Bis présente
Kaiju Eiga
Le genre
Le Japon, 1954. Réveillé par des essais nucléaires menés dans le Pacifique, un hybride cauchemardesque de dinosaure (le gigantisme, l’aspect général) et de dragon des légendes (le souffle de feu) déchaîne sa colère sur Tokyo, annihilant tout ce qui bouge sous ses grosses papattes et détruisant des immeubles entiers d’un seul coup de sa monstrueuse queue XXL (ça te la coupe, hein, Rocco?).
Exorcisme du traumatisme d’Hiroshima et Nagasaki sur fond de revanche inéluctable de la Nature, « Godzilla » marque la naissance du daikaiju eiga (« film de grandes bêtes étranges », souvent abrégé en kaiju eiga) et d’une icône de la culture pop, le Big G demeurant, avec plus de 30 films à son actif (sans compter les séries et dessins animés), l’incontestable « King of the Monsters ». Le film impose la société de production Toho comme la spécialiste du monstre japonais à la sauce « taille » et donne au genre son maître, le réalisateur Ishirô Honda.
Dans le sillage de Gojira (son nom originel, contraction de « gorille » et « baleine »), une armée de Béhémoths destructeurs aux patronymes aussi exotiques que leur look va envahir les salles obscures : Rodan le ptéranodon, Gamera la tortue volante (inventée par Daei, la concurrente de la Toho), King Gidorah l’hydre à trois têtes, Mothra la mite sympa, Kimkardashian le boule atomique… Tout ce joli monde se croisant parfois au gré des films pour des bastons homériques, dans la grande tradition des combats de monstres initiés par Universal dans les années 40.
Les monstres géants n’ont pas attendu Godzilla pour crever l’écran : les dinosaures du « Monde perdu » (1925) et « King Kong » (1933) avaient montré la voie. Godzilla lui-même s’inspire largement du Rhedosaurus de « La créature des temps perdus » (1953), animé par le génial Ray Harryhausen (oui, celui du combat des squelettes de « Jason et les Argonautes »). Mais les monstres japonais se distinguent par leur ambivalence (Godzilla est, selon les films, protecteur ou menace du Japon), leur taille plus colossale, leur pouvoir de destruction supérieur et surtout, par la technique utilisée pour les mettre en scène.
Alors que les Américains recourent à l’utilisation de maquettes de monstres animées en stop-motion (animation image par image), Eiji Tsuburaya, responsable des fx de « Godzilla », perfectionne le suitmation (diminutif de suit animation) : un acteur endosse le costume du monstre et se livre aux pires exactions dans des villes en maquettes à l’échelle, semant le chaos et la désolation dans des univers de carton-pâte méticuleusement recréés. Plaisir régressif garanti pour le spectateur retombé en enfance : quel petit garçon n’a pas éprouvé sa toute-puissance de colosse en écrasant ses maisons de Lego ?
Après l’âge d’or des années 50 et 60, les titans titubent dès la fin des seventies. Les goûts du public changent, les grosses bêtes n’attirent plus les grosses foules. Malgré quelques films remarquables dans les années 80 (« Godzilla contre Biollante ») et 90 (la trilogie Gamera), le kaiju eiga semble menacé d’extinction. Mais le nouveau millénaire (et les peurs qui l’accompagnent?) marque leur retour en grâce avec les succès de « The host », « Cloverfield », « Pacific Rim » ou« Skull Island ». Même le Big G, qui avait fait ses adieux avec « Godzilla : final wars » en 2004, sort de sa retraite en 2014 pour « Godzilla » et « Godzilla : resurgence » en 2017. Seule ombre au tableau, l’abandon du suitmation au profit des effets de synthèse, ce qui fait de ces modernes kaiju eigas l’équivalent cinématographique de la cigarette électronique ou de la bière sans alcool : pour les accros au « vrai truc », il manque définitivement quelque chose…
Les monstres seraient-ils immortels ? Comme le chantait le Blue Oyster Cult dans leur hymne à Godzilla, « history shows again and again / How nature points out the folly of man ». Les daikaijus sont le reflet des erreurs de l’humanité (menace nucléaire, pollution, manipulation génétique…). Tant que les hommes feront eux-mêmes leur malheur, les monstres géants viendront les hanter.

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